« Il y a autant de paysages… »

Par Karine Légeron

Sur le grillage qui entoure les jardins communautaires du parc Marcelin-Wilson pousse une vigne que nous observons, Antoinette et moi, perdues dans nos pensées.

Antoinette fait partie du groupe de femmes que je retrouve toutes les deux semaines, dans le cadre des activités offertes par le centre Concertation-Femme pendant l’été. Elles sont huit, qui accueillent mes propositions sans rechigner, même si elles les trouvent parfois bizarres : humer un brin d’herbe après l’avoir froissé entre ses doigts, poser la joue contre un érable plus un bouleau, c’est incroyable cette différence, non? observer une vigne entortillée à un grillage.

– Dans mon pays, on mange ça, m’explique Antoinette, avant de se lancer dans l’énumération des étapes de la recette : le riz, la viande, les épices, la cuisson, tout y passe. Elle apprend quelques mots nouveaux au passage et je me dis que, décidément, la géopoétique sert à tout, y compris à l’apprentissage du français.

Le silence revient et Antoinette caresse du pouce les belles feuilles vertes et saines à mi-hauteur.

Moi, ce sont les feuilles du haut qui m’absorbent. Quand je me suis dressée sur la pointe des pieds pour les toucher un peu plus tôt, de gros insectes en sont tombés, punaises ou scarabées je l’ignore, car je ne voyais que leurs pattes battant l’air en vain. Aussitôt, Alain Bashung s’est mis à chanter dans ma tête.

– Regardez comme c’est beau, Antoinette!

Les insectes ont grignoté les feuilles, creusant des centaines de minuscules trous. Il résulte de leur travail de petites mains une trame ajourée, un long ruban de dentelle au travers duquel passe le gris du ciel.

Les yeux d’Antoinette suivent le doigt que je pointe, son front se plisse : elle se demande visiblement si je plaisante ou si c’est encore une de mes bizarreries.

– Non non non, c’est pas beau, c’est malade! Ça, c’est beau, réplique-t-elle en désignant la belle feuille verte qu’elle glisse sous son nez.

Après Bashung, c’est Alain Corbin qui s’invite dans ma tête. Rappelle-toi, « il y a autant de paysages qu’il y a d’individus », dit-il.


La citation d’Alain Corbin est tirée du livre L’homme dans le paysage, paru aux Éditions Textuel en 2001.

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